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Chao aux Vieilles Charrues

Bilan flamboyant pour le festival breton


Karaez/Carhaix 

23/07/2001 - 

Ce lundi matin, les derniers campeurs/festivaliers ont quittĂ© le site d’un festival qu’ils ont contribuĂ© Ă  rĂ©ussir. Un succĂšs ? C’est un euphĂ©misme. Avec 60 Ă  70.000 spectateurs par jour (trois), la frĂ©quentation des Vieilles Charrues atteint un nouveau record. L’accueil, l’esprit et le programme ne recĂšlent aucune faille. Les artistes accourent. Le festival est dĂ©sormais le plus important de France.





Quand on arrive Ă  Carhaix en milieu de journĂ©e pendant les Vieilles Charrues, la rue centrale est envahie de festivaliers qui se rĂ©veillent, Ă©mergeant des campings officiels ou sauvages. Les plus ĂągĂ©s observent d’un Ɠil indiffĂ©rent cette transhumance quotidienne vers le site de Kerampuil. DĂšs lundi, lendemain de fĂȘte, la petite ville devrait avoir une lĂ©gĂšre gueule de bois mais Ă  part un grand mĂ©nage, elle retrouvera vite son rythme habituel. De plus, les rĂ©centes inquiĂ©tudes locales quant Ă  la venue de 50.000 personnes pour une rave party gĂ©ante en marge du festival se sont Ă©vanouies quand celle-ci s’est finalement posĂ©e dans le dĂ©partement voisin, Ă  Paule, aprĂšs un bref passage dans les mines de Locmaria-Berrien Ă  une vingtaine de kilomĂštres de Carhaix. Le surplus de jeunes qui n’a pu trouver de billets pour le festival s’est d’ailleurs, pour certains, rabattu sur la rave.

Java sur les Charrues

Mais avant l’heure de passer le balai, le festival connaĂźt encore quelques heures mĂ©morables. Samedi, avant St Germain ou Noir DĂ©sir, le groupe Java chauffe la place. Ceux que Nougaro encense tant et plus lors de sa confĂ©rence de presse viennent prĂ©senter aux festivaliers leur heureux carambolage hip hop-musette.

ImpressionnĂ©s de jouer pour la premiĂšre fois sur une si grande scĂšne, les quatre Parisiens, issus du circuit des bistros, mettent cependant en garde quant Ă  la valse des Ă©tiquettes : "Les hĂ©ritages du rap et de l’accordĂ©on sont trĂšs lourds. Et nous, on a Ă©tĂ© soĂ»lĂ©s des clichĂ©s qu’ils transportent." Sans nostalgie, le groupe, emmenĂ© par l’accordĂ©oniste Fixi et le chanteur Erwan, crĂ©e donc un rĂ©pertoire joyeux qui recycle deux genres en les sortant de leur carcan et y injectant du jazz, du funk et de la chanson. Et ça en jette ! Le spectacle tout simple, sans artifices, drĂŽle et vivant, fait danser les fans de rap sur l’accordĂ©on de leurs grands-parents. Java a rĂ©ussi une belle mutation des stĂ©rĂ©otypes.

Et Matmatah débarqua

Dimanche, les Strasbourgeois de Kat Onoma ouvrent la danse Ă  une heure fort inhabituelle pour eux : 14h40. Une nouvelle fois, ce groupe Ă  part, qui a toujours eu du mal Ă  se faire comprendre du public comme de la critique, prouve que son image tĂ©nĂ©breuse est un leurre. Issus du live oĂč ils donnent toute leur dimension, Rodolphe Burger et ses acolytes sont plus que jamais un groupe de rock Ă©clairĂ© et passionnant (gĂ©niale reprise de Be Bop a Lula). Leur prestation diurne (sans doute la plus puissante en dĂ©cibels du festival) sait sĂ©duire un public qui les dĂ©couvre en grande partie.

Mais le vrai dĂ©clic de la journĂ©e est le dĂ©barquement de Matmatah, rĂ©gionaux du tour. Les quatre Brestois, au look Ă©tonnamment similaire (tous ont la moustache, trois sur quatre les cheveux longs), jouent face Ă  un public conquis d’avance et qui, contrairement Ă  d’autres groupes, a le mĂȘme profil que leur auditoire habituel : jeune, fĂȘtard, vaguement rĂ©voltĂ© et sensible Ă  son identitĂ© bretonne.

Avec les 700.000 exemplaires vendus de leur premier album, la Ouache, en 98 (et leurs dĂ©mĂȘlĂ©s avec la justice qui leur reprocha de faire l’apologie du cannabis), le groupe rĂ©cidive cette annĂ©e avec le bien nommĂ© Rebelote (Trema/Sony). Mais l’habillage celtique du premier fait place aujourd’hui Ă  un rock certes Ă©nergique mais somme toute assez banal. Avec le fantasme de toucher l’international (deux titres sont en anglais), ils sortent ainsi du crĂ©neau (carcan ?) bretonnant qui fit pourtant leur succĂšs et dont, sur un festival comme les Vieilles Charrues, ils jouent encore. Mais sur scĂšne, le rock l’emporte dans une dĂ©bauche de riffs. Leur popularitĂ© fait le reste. En dĂ©pit de leur, dĂ©jĂ , troisiĂšme venue Ă  Carhaix, le groupe se dira secouĂ© par un public particuliĂšrement fervent.

Manu Chao, petit mais grand

A l’instar de Vanessa Paradis quelques heures plus tard, la confĂ©rence de presse de Manu Chao fait le plein. Evoluant dans des sphĂšres pour le moins diffĂ©rentes, ils ont tous deux le point commun de se faire rare. Mais dans le cas de Manu Chao, le dialogue de prĂšs d’une heure se rĂ©vĂšlera autrement plus soutenu et plus captivant (mĂȘme si la chanteuse reste indĂ©niablement attachante).

FatiguĂ©, vĂȘtu d’un maillot de club de foot grec glanĂ© lors de son actuelle tournĂ©e qui depuis juin traverse l’Europe (avec un saut Ă  New York et QuĂ©bec), Manu Chao est un homme souriant et dĂ©terminĂ©. Assailli de questions autant musicales que politiques, il rĂ©pond sans dĂ©tour et Ă©vite finement les piĂšges, prouvant une authenticitĂ© que certains voudraient mettre en doute.

Le G8 de GĂȘnes et l’anti-mondialisation dont il est un fervent militant, ouvrent le bal. Il en profite pour raconter l’accueil musclĂ© dont lui et son entourage firent les frais rĂ©cemment en Italie. Les politiques, les mafias ("Le meilleur moyen de lutter contre la mafia ? LĂ©galiser toutes les drogues."), le double discours des pouvoirs occidentaux ("Ils se foutent du monde quand ils critiquent les J.O. de PĂ©kin"), tout y passe, les mots sont choisis, le discours choc. Quand on lui demande ce qu’il fait de l’argent gĂ©nĂ©rĂ© par les ventes de ses deux albums (trois millions pour Clandestino et le dernier, Proxima estacion : esperanza (Virgin), est en tĂȘte des ventes europĂ©ennes), il rĂ©pond que c’est sa vie privĂ©e mais que chacun est invitĂ© Ă  venir le visiter dans son Barrio Gatico de Barcelone oĂč il a rĂ©cemment posĂ© ses valises. Idem, si on le titille sur le fait de se dire un artiste libre au sein d’une major (Virgin), Manu invoque un travail de syndicalisme au quotidien : "Je crois Ă  mille et mille petites rĂ©volutions."

RĂȘveur ? Certainement. Mais sensible Ă  un travail constructif, sans aucun doute. "Aller discuter avec des ministres, Ă  quoi ça sert ?" ImpermĂ©able Ă  toute rĂ©cupĂ©ration, Manu Chao est Ă©mu quand on lui demande de parler de ses tournĂ©es en AmĂ©rique latine : "LĂ -bas, si tu es sans espoir, ta famille ne mangera pas !"

Ce soir-lĂ , sur la scĂšne Glenmor, celui qui se fout "d’ĂȘtre français", est entourĂ© d’une dizaine de musiciens, latinos, africains, transfuges de la Mano : son groupe Radio Bemba. Une famille pour Manu Chao qui se dĂ©place de ville en ville avec un entourage Ă©largi, un peu Ă  l’africaine. Le staff privĂ©, les business class et les loges de star, ce n’est pas son truc. Le «je» de Manu Chao est souvent un "on". Pas de repli sur soi, du partage avant tout. MĂȘme le cyber partage ne l’effraie pas : "Si t’es piratĂ©, c’est que tu es populaire !" Pourtant, les photographes web n’auront pas le droit d’immortaliser le concert...

Si Ă  la sortie de Clandestino, il avait un peu déçu en ne venant pas chanter en France, sa tournĂ©e actuelle risque de marquer les esprits pour longtemps. "Ceux qui veulent retrouver le disque sur scĂšne vont ĂȘtre déçus !" Effectivement, le cadre du CD explose, l’énergie est Ă  son comble et les moins jeunes se rappelleront avec nostalgie de la Mano Negra, mais aussi de Los Carayos ou des Hot Pants, premiers groupes du chanteur, et dont l’ambiance sonore n’est pas si Ă©loignĂ©e de l'actuelle. La touche punk est mĂȘme Ă©trangement prĂ©sente derriĂšre un ensemble essentiellement latino/samba/salsa/dub. Tout ça est avant tout du rock. D’ailleurs, le trĂšs drĂŽle Marijuana Boogie ne serait pas reniĂ© par Chuck Berry.

Comme de nombreux artistes, Manu Chao clame sa joie de participer aux Vieilles Charrues et rappelle qu’à l’époque de ses premiers groupes, seule la Bretagne Ă©tait preneuse de leurs concerts souvent non dĂ©sirĂ©s ailleurs. Vanessa raconte combien Matthieu ChĂ©did lui a fait un portrait flatteur du festival. Tous, Savador, Nougaro, Matmatah, Noir DĂ©sir, se disent bouleversĂ©s par la force du public. Et Rodolphe Burger pense que ce n’est pas un hasard si c’est un festival breton qui s’affirme comme le numĂ©ro un du genre. Et c'est un Alsacien qui parle !...

Catherine  Pouplain-Pédron