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Chronique album


Thione Seck

Orientissime


Paris 

29/07/2005 - 

Figure du mbalax sĂ©nĂ©galais depuis plus de deux dĂ©cennies, le chanteur Thione Seck dĂ©voile avec Ă©clat sa vĂ©ritable passion pour la musique orientale Ă  travers l’album Orientissime. À 50 ans, il se donne les moyens d’accĂ©der Ă  une reconnaissance internationale mĂ©ritĂ©e.


 
  
 
"Quand j’ai rencontrĂ© Manu Dibango, il y a deux mois de cela, il m’a dit : C'est incroyable. J’ai Ă©coutĂ© ce disque, on dirait que le gars qui chante, c'est un Indien mĂȘme, un oriental, un Arabe, tellement cette musique vit avec lui."
Susciter un sentiment de surprise, faire naĂźtre le doute, voire la confusion, c’est exactement ce que recherchait Ibrahima Sylla, homme de l’ombre de la musique ouest-africaine depuis plus de vingt ans, en produisant l’album Orientissime du chanteur sĂ©nĂ©galais Thione Seck, projet atypique et rĂ©jouissant enregistrĂ© entre Dakar, Le Caire, Madras et Paris.

Jusqu’à prĂ©sent, la musique d’Afrique occidentale s’était trouvĂ©e des liens de parentĂ© en regardant vers l’Ouest, de l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique : avec le blues, qui rappelle le style de certains artistes maliens tels qu’Ali Farka TourĂ© ou Boubacar TraorĂ©, mais aussi avec la salsa, que se sont rĂ©appropriĂ©s avec succĂšs un grand nombre de formations africaines, Ă  l’image de l’Orchestra Baobab dont Thione Seck fut l’une des voix. Moins Ă©vidente est la relation avec le monde oriental, bien qu’elle soit tout autant le produit de l’histoire.

 
 
La lointaine conquĂȘte de l’Afrique du nord par les Arabes n’a pas eu pour seul effet de rĂ©pandre l’islam dans toute la rĂ©gion ; quand une civilisation en rencontre une autre, les cultures se mĂ©langent progressivement. Le xalam, comme on dĂ©signe en wolof la guitare Ă  quatre ou cinq cordes utilisĂ©e dans le mbalax au SĂ©nĂ©gal, est une des traces de ce mĂ©tissage. Ce mĂȘme instrument que les Ă©leveurs nomades Peuls ont baptisĂ© hoddu (prononcer hodou) n’est-il pas un proche cousin du oud, nĂ© en Égypte ? "Nous, on l’a africanisĂ©", fait remarquer Ibrahima Sylla. "Quand on entend Salif Keita, Oumou SangarĂ©, Mory Kante ou Youssou N’Dour, il y a toujours une tonalitĂ© arabophone dans leur voix", poursuit le producteur. Mais c’est chez Thione Seck que cette influence est la plus palpable, une particularitĂ© qu’il cultive depuis longtemps et le distingue de ses compatriotes, Ă  tel point qu’il est parfois appelĂ© "le chanteur hindou du SĂ©nĂ©gal". Enfant, il passait son temps au cinĂ©ma pour voir les films indiens, trĂšs populaires en Afrique, plus attirĂ© par la bande-son que par le scĂ©nario. "DĂšs que les parties musicales Ă©taient finies, je sortais de la salle", se souvient-il.

Connexions

Quand il fait la connaissance d’Ibrahima Sylla en 1978 avec l’Orchestra Baobab, il lui propose dĂ©jĂ  de faire un disque oriental Ă  Dakar, mais le producteur rĂ©pond qu’il n’a pas encore l’expĂ©rience nĂ©cessaire pour se lancer dans une telle aventure. PrĂšs de dix ans plus tard, lorsqu’ils se retrouvent pour l’album Yow de Thione Seck, ils abordent Ă  nouveau le sujet. Sylla promet d’y rĂ©flĂ©chir et commence, quelques annĂ©es plus tard, Ă  se renseigner. Pour ce projet peu ordinaire, il lui faut constituer un rĂ©seau spĂ©cifique. L’attachĂ© culturel de l’ambassade d’Égypte Ă  Paris offre ses contacts et permet d’établir les premiĂšres connexions. Puis c’est le musicien-arrangeur François BrĂ©ant, tombĂ© amoureux de la voix de Thione Seck, qui met le producteur sĂ©nĂ©galais – avec lequel il travaillĂ© Ă  plusieurs reprises – en relation avec un ingĂ©nieur du son français installĂ© Ă  Madras.

 
  
 
AccompagnĂ© d’un xalam et de quelques percussions, le chanteur enregistre d’abord sa voix sur une dizaine d’anciens morceaux de son rĂ©pertoire dans un studio Ă  Dakar. Le travail continue en Égypte, en Inde et Ă  Paris, sous la houlette de François BrĂ©ant. Les musiciens invitĂ©s ajoutent violons et tablas, tandis que les chanteuses Rehab et Bombay Jay sont sollicitĂ©es pour des duos. Orientissime est achevĂ© pendant la coupe du monde de football de 2002. Le disque intĂ©resse les plus importantes maisons de disques mais, frileuses, elles finissent toutes par faire machine arriĂšre. Les tergiversations font perdre trois annĂ©es. "Nous sommes tombĂ©s au mauvais moment. La crise s’installait dans l’industrie de la musique", explique aujourd’hui Ibrahima Sylla. "Si l’artiste avait Ă©tĂ© un grand nom de la musique africaine, les maisons de disques n’auraient pas hĂ©sitĂ©", assure-t-il, allusion Ă  peine voilĂ©e Ă  Youssou N’Dour dont l’album Égypte aux couleurs orientales est sorti l’an dernier. Obtenir un coin de reconnaissance internationale, ce que le chanteur voit comme un "droit de citĂ©" sur la scĂšne des musiques du monde, est justement l’un des objectifs avouĂ©s d’Orientissime. AprĂšs avoir conquis le public sĂ©nĂ©galais avec une trentaine de disques et cassettes destinĂ©s essentiellement au marchĂ© local, Ă  50 ans, Thione Seck veut dĂ©sormais voir plus loin. Et sortir de l’ombre.

Thione Seck Orientissime (Syllart productions/Pias) 2005

Bertrand  Lavaine