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Panorama rapologique 2008

De Booba Ă  NTM


Paris 

29/12/2008 - 

L'année écoulée aura été riche pour le hip hop francophone. Avec l'attendu Booba, avec les vétérans NTM ou les petits nouveaux Keny Arkana ou Baloji, on aura pu écouter les différentes tendances de ce mouvement dont les chiffres de vente des disques ne donnent pas toute la mesure de la créativité.



Ça n’est pas un scoop : l’industrie du disque dort d’un profond sommeil, et entre dans la phase terminale de son ultime chapitre. Demain, la musique sera gratuite, produit d’appel pour vendre des marques ou alimenter des sonneries de portables. La ligne Maginot dessinĂ©e par quelques optimistes procĂ©duriers qui pensent renverser cette tendance lourde avec la "riposte graduĂ©e" (un terme qui dĂ©clenche dĂ©jĂ  des barres de rire chez les bootleggers) risque de se fissurer Ă  vitesse grand V.

En attendant, les musiques urbaines, et le rap français en tĂȘte de ligne, paient les frais de la dĂ©saffection du public. Ce qui aurait du ĂȘtre une des sorties majeures de 2008, le trĂšs attendu 0.9 de Booba, a dĂ©butĂ© Ă  la sixiĂšme place du Top Albums, avec un nombre d’exemplaires vendus trois fois moindre que Ouest Side, sorti voilĂ  deux ans. Pourtant, cet album puissant ne manquait pas d’atout, mais avait comme principale faille d’ĂȘtre, comme tous les autres albums du moment, tĂ©lĂ©chargeable certes illĂ©galement, mais surtout gratuitement, en deux minutes chrono. Pas de Star Ac’ cette annĂ©e pour le mĂ©tĂ©ore B deux O, mais quelques classiques au menu de 0.9, notamment Salade tomates oignons, hymne dĂ©sabusĂ© d’une gĂ©nĂ©ration fougueuse condamnĂ©e Ă  l’échec.  

L’autre classique attendu est ce Code de l’horreur signĂ© Rohff, qui aurait dĂ» sortir le mĂȘme jour que 0.9 mais a Ă©tĂ© dĂ©calĂ© au 15 dĂ©cembre. Et c’est tant mieux : l’ñge d’or est fini, pas la peine de diviser encore les ventes en proposant deux albums majeurs le mĂȘme jour. Le contenu de ce nouveau Rohff est explosif, et quelques-uns de ses titres resteront au panthĂ©on du rap hardcore, notamment le trĂšs lourd Rap Game et Testament, un cri du cƓur d’une intensitĂ© phĂ©nomĂ©nale.

Qui d’autre restera parmi les sorties 2008, Ă  l’ombre de ces deux gĂ©ants ? Abd Al Malik a tentĂ© de compenser l’échec commercial de l’album du collectif hip hop Beni Snassen, Spleen & idĂ©al, avec un solo trĂšs marquĂ© par la chanson française, Dante. SuccĂšs critique au rendez-vous, mais le public rap boude ce disque original enregistrĂ© live avec l’arrangeur de Gainsbourg, Alain Goraguer, qui contient un surprenant duo avec Juliette GrĂ©co, RomĂ©o et Juliette.

Et puis il y a les fougueux, les sanguins, ceux qui se moquent de la crise et balancent des punchlines Ă  plein poumon, comme Seth Gecko. RepĂ©rĂ© par son titre Le million, celui qui se prend pour le fils cachĂ© de Jacques Mesrine a le sens du slogan (C’est pas un bon vent qui m’amĂšne, c’est le cyclone Katrina) et balance Ma couillasse comme premier single de son album Les fils de Jack Mess. Les filles apprĂ©cieront. Ou pas. On verra.

Old school


Plus old school, section "back in the days" : Le retour de Kool Shen et JoeyStarr, les jadis sulfureux NTM qui ont rĂ©ussi l’exploit de bourrer cinq Bercy avec un rĂ©pertoire datant des annĂ©es 1990. Triomphe annoncĂ©, essai transformĂ©. Une façon de prouver que la barre fatidique des 40 ans n’est plus un obstacle, pas plus pour les deux rappeurs, qui ont mouillĂ© le maillot pendant plus de deux heures chaque soir, que pour le public, dont une grande partie avait l’ñge des duettistes du hardcore de la banlieue nord. Nostalgie, quand tu nous tiens


Et le Sud, dans tout ça ? 2007 avait Ă©tĂ© l’annĂ©e de Soprano, 2008 voit le retour de son groupe les Psy4 De La Rime, dont l’album Les citĂ©s d’or fut la principale manifestation hip hop marseillaise dans les charts. Et les parrains IAM fĂȘtaient leurs 20 ans ensemble devant les pyramides de Gizeh, en Egypte, histoire de faire vivre grandeur nature leur rĂȘve pharaonique. Keny Arkana, pasionaria alter mondialiste, se contenta en 2008 d’un mini album intitulĂ© DĂ©sobĂ©issance, avec en Ă©tendard le fabuleux titre CinquiĂšme soleil.

Plus au Sud, l’Afrique rapologique continue sa croissance, avec l’apparition du tirailleur Foumalade, beau parleur sĂ©nĂ©galais dont le premier album On va tout dire aurait mĂ©ritĂ© plus que le succĂšs d’estime qu’il a obtenu. Au Burkina-Faso, les rappeuses Ă©taient Ă  l’honneur pour la huitiĂšme Ă©dition du fameux festival Waga Hip Hop, preuve renouvelĂ©e de l’inventivitĂ© du rap Ă  Ouagadougou et dans la sous rĂ©gion.

Les flops de 2008 ont Ă©tĂ© hĂ©las nombreux, Ă  commencer par celui du Peace Maker de Doc GynĂ©co, qui a confirmĂ© la rancune du public pour cet artiste hors normes qui a trop bruyamment soutenu Sarkozy et le paie dans les urnes des ventes. DĂ©ception aussi pour le "rookie" Al PĂ©co et son album ColonizaSon, pour la compilation rap inspirĂ©e du film sur Mesrine, pour le talentueux Baloji venu du Congo via la Belgique avec HĂŽtel Impala, et pour le Belge de souche James Deano, dont l’album Le fils du commissaire n’a pas rencontrĂ© le mĂȘme succĂšs que son single Les Blancs ne savent pas danser. En 2009, on retrouvera le sympathique Belge au cinĂ©ma en terrifiant chef des skinheads pour la suite de Banlieue 13, film d’action produit par Luc Besson.

Forte impression


MĂ©dine, le barbu au verbe haut, a frappĂ© fort avec Arabian Panther, album sur lequel des titres comme Code barbe ou RER D ont fait forte impression. Tout comme l’écorchĂ© vif Nessbeal, qui a su fendre son armure de Superman et montrer ses faiblesses dans Rois sans couronne, un album qui tĂ©moigne de la maturitĂ© de l’ex-lieutenant de Booba.

On ne saurait oublier dans ce rĂ©capitulatif le formidable À l’ombre du show business, dernier album d’un KĂ©ry James en forme olympique qui a prouvĂ© avec des titres forts comme Le combat continue 3XY ou L’impasse qu’on pouvait avoir Ă  la fois du sens moral et du flow. Et le featuring de Charles Aznavour a Ă©tĂ© pour l’ex-IdĂ©al J, la cerise sur le ghetto.

Histoire de conclure ce bilan calmement mais avec l’Ɠil sur le futur, on prend les paris sur 2009 : l’outsider de l’annĂ©e Ă  venir est originaire de Caen, et se prĂ©nomme AurĂ©lien. En compagnie de son compĂšre Guillaume, alias Grinch, il se moque de tout, et surtout de lui, avec un humour cynique qui fait parfois penser Ă  Eminem. Normal pour un rappeur blanc. OrelSan, puisque c’est de lui dont il s’agit, a fait pĂ©ter les compteurs d’internet avec le clip Changement, oĂč Nessbeal fait une apparition aux cĂŽtĂ©s d’un lapin blanc gĂ©ant. La promesse d’un grand carton pour dĂ©but 2009 ? À coup sĂ»r. En tout cas s’il y a encore des albums qui se vendent l’annĂ©e prochaine.


 Le coup de cƓur 2008 de Sefyu

J’ai bien craquĂ© sur l’album de Nessbeal, Rois sans couronne. Parce que j’admire la sensibilitĂ© et la sincĂ©ritĂ© qu’il y a dans ses propos. C’est assez subtil et touchant, ce qu’il te raconte. Dans le rap, ça n’est pas courant, des gens qui arrivent Ă  se dĂ©voiler, Ă  se mettre Ă  nu pour exprimer des sentiments. Nessbeal a ce truc du mec Ă©corchĂ© qui ne va pas hĂ©siter Ă  dire qu’il regrette ces annĂ©es oĂč il n’embrassait pas assez sa mĂšre, oĂč il ne lui a pas assez dit "Je t’aime". C’est beau, quand on sait tout l’orgueil qu’il y a chez un artiste, de pouvoir dire les choses comme ça. Dire sur un autre support ce qu’on n’a pas les couilles de dire en face, je trouve que c’est artistiquement fort. C’est ça ĂȘtre un artiste : quelqu’un qui peut dire dans une chanson ce qu’il n’arrive pas Ă  dire dans la rĂ©alitĂ© de la vie. Comme un peintre qui peint ce qu’il a envie de voir. Ça me touche.

Olivier  Cachin